Le destin contrarié de Dailymotion !


La plate-forme vidéo française était tout près d’être rachetée par Yahoo!, avant que le gouvernement ne bloque l’opération. Mais ses rêves américains ne sont pas pour autant oubliés.

AFP

A huit ans à peine, il est rare d’attirer l’attention du monde politique. Dailymotion, la société de partage de vidéos fondée en 2005 par deux Français à peine trentenaires, Benjamin Bejbaum et Olivier Poitrey, se serait sans doute bien passée de cette prétendue bonne fortune. Sans elle, le destin de cette PME de 180 personnes, devenue l’entreprise française touchant le plus d’internautes dans le monde, aurait sans doute tourné différemment.

Début avril, l’étoile montante du Net tricolore se voyait déjà mariée à un « grand » américain, et bien armée pour partir à la conquête des Etats-Unis… sur les terres de son rival, le géant YouTube, filiale de Google, neuf fois plus gros qu’elle en termes d’audience (environ 1 milliard de visiteurs uniques par mois). Mais, aujourd’hui, tout est à refaire, le plan initial ayant capoté.

A la recherche d’une alliance industrielle qui pérennise l’avenir de sa filiale, France Télécom, actionnaire à 100 % de Dailymotion depuis le début de l’année, avait trouvé en Yahoo! le partenaire rêvé pour partir à l’assaut de l’Oncle Sam, apporté sur un plateau par Messier Maris et Associés, l’une des deux banques mandatées sur le dossier avec le californien Raine. « La force de persuasion de Jean-Marie Messier avait créé l’envie des deux côtés », raconte un proche du dossier. Le management de Dailymotion avait également donné sa bénédiction à l’opération, content de pouvoir s’appuyer sur un actionnaire motivé.

Marissa Mayer, la directrice générale de Yahoo!, convaincue de l’intérêt d’intégrer un site de vidéo en ligne puissant, voulait même s’emparer de l’intégralité de la firme française au prix fort de 300 millions de dollars, plus du double de celui payé par France Télécom. Stéphane Richard, le PDG du groupe français, lui, aurait été prêt à lui céder un bloc de 75 % du capital de Dailymotion, attaché à rester au capital. « Nous ne savions pas si ce schéma aurait été accepté par les Américains, car, pour eux, avoir unactionnaire minoritaire, c’était encombrant », souligne un proche des négociations. Ce qui est sûr, c’est que, pour France Télécom, il n’a jamais été question de se désengager totalement.

Dissensions au sein de Bercy

A écouter certains, un compromis était envisageable. « Les parties négociaient une clause donnant à Yahoo! une option pour monter à 100 % du capital au bout de cinq ans. Et même plus tôt, s’il apportait à Dailymotion plus de la moitié de son trafic », assure une source. Une version qui n’est pas confirmée par France Télécom…

Peu importe aujourd’hui. Les ambitions de Dailymotion et de l’opérateur historique, détenu par l’Etat à hauteur de 27 %, ont été contrariées par l’intervention d’Arnaud Montebourg . « Yahoo! veut dévorer Dailymotion, nous leur avons dit non, ce sera 50-50 », a expliqué, le mercredi 1er mai, au micro d’Europe 1 le bouillonnant ministre du Redressement productif, qui n’a, dans l’affaire, rencontré aucun dirigeant de la start-up. « Nous souhaitons un dévelop­pement équilibré. »

Si le dossier Dailymotion a jeté une lumière crue sur les dissensions au sein de Bercy, le ministre n’a pas agi en franc-tireur. Le chef de l’Etat, François Hollande, l’a ­conforté sur ce dossier : « Il y avait un risque de perdre cette entreprise française. L’idée était de nouer un partenariat avec Yahoo!, qui l’a, pour le moment, refusé », a-t-il dit dans un entretien avec « Paris Match ». Dans l’immeuble de verre rutilant du très chic 17e arrondissement parisien, qui abrite le siège social de Dailymotion depuis la fin de l’an dernier, on affiche en tout cas une apparente sérénité. Pour ses dirigeants, Dailymotion a toujours su éviter les obstacles et encaisser les coups. La start-up n’en est pas, en effet, à ses premiers remous. En 2008, après l’arrivée au capital de fonds d’investissement – la société a levé près de 50 millions d’euros au total –, l’un des deux cofondateurs, Benjamin Bejbaum, est mis sur la touche. Les fonds placent des hommes de confiance et leur donnent comme objectif de pérenniser le modèle. La société se trouve dans une situation critique. Le succès d’audience tarde à se transformer en succès économique. Le Fonds stratégique d’investissement, qui gère les participations de l’Etat, est appelé à la rescousse et injecte 7,5 millions d’euros (il mettra au total près de 10 millions). Deux ans plus tard, c’est Orange qui reprend les rênes, d’abord à 49 % puis à 100 %.

Mais d’autres menaces pèsent encore sur la start-up, qui évolue en terrain miné. Le concept est nouveau, il doit être défini juridiquement. Et plusieurs ayants droit pointent du doigt les contenus illicites mis en ligne sur la plate-forme. TF1, notamment, réclame 39, puis 80 millions d’euros de dommages et intérêts à l’entreprise, entre 2007 et 2012, pour des programmes qui avaient été disponibles, un temps sur Dailymotion, sans l’autorisation de la chaîne. Une situation ubuesque puisque, dans le même temps, TF1 tentait de racheter Dailymotion… Les incertitudes ont pesé jusqu’au 17 février 2011 et la décision de la Cour de cassation, qui reconnaît son statut d’hébergeur. La décision facilite la vie de Dailymotion, en lui accordant un délai pour modérer après coup les contenus lorsque c’est nécessaire, dégageant par là-même la responsabilité des dirigeants. Ces derniers respirent, même si ce statut est, depuis, régulièrement remis en question.

Un potentiel encore à exploiter

Dès lors, Dailymotion a pu consolider son modèle. La plate-forme était déjà devenue, en moins de dix ans, une marque mondiale. Trente et unième site le plus visité à l’échelle de la planète, elle touche plus de 110 millions de visiteurs uniques mensuels selon les données de comScore pour 2012. Certes, économiquement, elle ne pèse pas encore bien lourd, avec un chiffre d’affaires de 40 millions d’euros revendiqué en 2012 et un bénéfice net réduit à l’épaisseur du trait, autour de 470.000 euros, après des années de pertes. Mais la PME, qui ne réalise plus que 30 % de ses revenus en France, investit à tour de bras pour se développer. Et elle évolue sur le seul segment (la vidéo sur Internet) qui n’a pas souffert de la crise.

La publicité reste la source de revenus principale, elle pèse plus de 90 % du chiffre d’affaires. Mais les recettes alternatives, comme les services aux professionnels ou les contenus payants, se développent. C’est ainsi que Dailymotion a lancé Open VoD, qui permet à ses partenaires de mettre en ligne leurs contenus et de définir dans quels pays ceux-ci peuvent être visibles, à quel prix et quelle partie de la vidéo est gratuite ou payante. Dailymotion prend au passage une commission de 30 %. Un studio de tournage installé dans le 6e arrondissement parisien s’apprête aussi à être inauguré pour faciliter la production de contenus originaux. « Une stratégie premium qui ne colle pas complètement avec celle d’Orange, qui a tendance à se désengager des contenus », glisse un ancien actionnaire. Enfin, la vidéo à la demande est un axe fort de sa stratégie. La plate-forme tire déjà des revenus de ses contenus à l’acte (« Le Dessous des cartes », « Plus belle la vie »…), elle se lance désormais sur l’abonnement. Une offre jeunesse, donnant un accès illimité à un catalogue de dessins animés, a déjà été lancée. Une autre, basée sur le cinéma, va bientôt voir le jour en Turquie, où la chronologie des médias est plus souple et où Dailymotion enregistre des audiences record.

Les relais de croissance existent donc, d’autant que le potentiel n’est pas encore complètement exploité. Un décalage demeure toujours sur certains marchés entre l’audience et le chiffre d’affaires réalisé. C’est notamment le cas en Turquie, où la plate-forme réunit plus de 12 millions de visiteurs uniques mais ne génère que 2 millions d’euros de chiffre d’affaires, de certains pays asiatiques ou latino-américains. Aux Etats-Unis, la start-up accélère. Une demi-douzaine de personnes sont installées à Palo Alto pour travailler notamment avec l’écosystème de la Silicon Valley et gérer les développements mobiles. A New York, ce sont 35 personnes qui occupent le bureau de Dailymotion sur la 5e Avenue. Elles s’occupent notamment des contenus premium de la plate-forme, sous la direction de Martin Rogard, et de commercialiser les espaces publicitaires sur le marché américain. Celui-ci représente déjà 35 % de l’audience et 35 % du chiffre d’affaires de la société. « Je ne suis pas inquiet, l’entreprise ne va pas mourir, pense pour sa part Benoist Grossmann, associé chez Idinvest, mais elle a besoin d’une vraie stratégie de croissance et cet épisode peut être un vrai coup de frein pour son développement. »

Nouveaux prétendants

Chez Dailymotion, les équipes sont divisées quant à cette issue. Certains déplorent une occasion manquée pour accroître la visibilité de la société et lui faire changer de dimension. D’autres estiment que Yahoo! aurait de toute façon fini par avaler la société, sans réelle garantie de la développer au vu de son histoire et des acquisitions réalisées par le passé (Flickr, Kelkoo…) Le 16 mai, un conseil d’administration de France Télécom s’est réuni pour entériner la fin des négociations avec Yahoo!. Pied de nez de l’histoire : il a aussi acté l’injection prochaine par l’opérateur de 30 à 50 millions d’euros dans la start-up, dans les trois ou quatre ans à venir…

Mais la question d’un partenaire industriel international assurant à Dailymotion un meilleur accès au marché américain reste ouverte. De nouveaux prétendants tournent autour du dossier. Sitôt informé de la rupture des négociations entre France Télécom et Yahoo!, Le Monde Libre, le holding détenu par Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé, a envoyé une lettre d’intention à l’opérateur historique, intéressé par un ticket dans un tour de table. Le groupe Vivendi se serait lui aussi manifesté . Mais « jamais France Télécom ne vendra à l’un ou à l’autre, s’emporte un acteur du dossier. Ce dont Dailymotion a besoin, c’est d’une alliance pour se développer à l’international ». Avec quel partenaire et à quelle hauteur ? Chez France Télécom, en tout cas, il n’y a plus d’urgence désormais à traiter ce dossier. Au contraire, on joue sur le temps pour faire oublier la dimension politique de l’affaire, d’autant que, pour Stéphane Richard, les choses sont claires : il n’entend pas se faire imposer sa stratégie par l’Etat, minoritaire à son capital. Ensuite, il sera toujours temps de trouver « l’ami américain » dont Dailymotion a besoin. ­En croisant les doigts pour qu’un Microsoft ou un Qualcomm, intéressés il y a quelques mois, ne fuient pas devant les ­atermoiements français.

http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/tech-medias/actu/0202785437480-le-destin-contrarie-de-dailymotion-569314.php

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